Le 5 janvier 1915
Madame,
Pardonnez-moi si je ne vous ai pas
plus tôt écrit et exprimé ma profonde sympathie pour le malheur
qui vous a frappée mais je savais que l'on vous tenait dans
l'ignorance de ce malheur, et j'attendais le moment où vous
connaîtriez toute la vérité pour vous donner quelques détails
sur la mort glorieuse de votre mari.
Vers le 20 septembre, après la bataille
de la Marne à laquelle nous avons pris part, nous étions en
réserve au camp de Châlons, lorsque brusquement, par une marche
forcée, on nous dirigea sur Reims d'où l'ennemi venait d'être
délogé , mais où on craignait qu'il rentre à nouveau. Nous passions
dans les environs de Reims les journées des 22,23, 24 septembre.
Le 25 l'attaque était ordonnée contre les positions occupées
par l'ennemi au nord-est de la ville, et le 2ème bataillon,
franchissant le canal au village de St Léonard, s'établissait
sur la voie ferrée de Reims à Châlons, qui, se trouvant en remblai,
domine la plaine.
Deux compagnies étaient retranchées
dans la plaine à 400 mètres en avant de la voie ferrée. En arrière
d'elles la 8ème compagnie, celle de votre mari, avec le commandant
Gueytat et les mitrailleuses, se trouvaient en réserve à la
voie même.
Le 26 septembre, vers 4 heures, le
jour pointait à peine et un brouillard couvrait la plaine, lorsque
brusquement les deux compagnies qui se trouvaient en avant virent
surgir devant elles une longue ligne allemande d'infanterie
qui se jeta sur elles. Ces deux compagnies résistent un instant,
puis submergées par la vague allemande qui comprenait toute
une brigade de la garde prussienne, elles sont décimées ou emportées
par le flot. Tous les officiers de ces deux compagnies sont
tués (capitaine Pasteau, s/lieutenant Tournié, s/lieutenant
Aymard) ou blessés (capitaine Colin, s/lieutenant Plagnaud,
etc…). La vague allemande arrive ainsi d'un sol élan jusqu'au
remblai de la voie ferrée. Mais là, elle est arrêtée net par
la 8ème compagnie qui avec une énergie admirable, résiste seule
pendant vingt minutes. Le commandant fit demander du renfort,
mais ce renfort ne put arriver à temps. Malgré son courage,
la 8ème compagnie ne peut tenir plus longtemps, parce que la
ligne ennemie beaucoup plus forte finit par la déborder et la
tourner. Alors tous les braves qui restent encore debout fusillés
de tous côtés tombent et de cette compagnie qui comptait près
de 300 hommes une quarantaine à peine s'échappaient et parvenaient
à franchir le canal, avec le s/lieutenant de réserve Andrivet,
blessé. Le capitaine Olinet avait été tué de deux balles, au
pied même du remblai du chemin de fer, et tout près du commandant
Gueytat. Tous les deux, ils avaient jusqu'au bout stimulé l'énergie
de leur troupe et donné le plus admirable exemple de bravoure.
Les Allemands arrivèrent jusqu'au canal, et nous ne pûmes leur
reprendre le terrain que le lendemain matin. Nous y retrouvâmes
les corps de nos chers camarades, ainsi que quelques officiers
blessés (capitaine Colin, s/lieutenant Chambenoit).
Le colonel fit porter au village
de Cormontreuil, aux portes de Reims, les corps des officiers.
Il leur fit confectionner des cercueils, et préparer des tombes
au cimetière du village, et c'est là qu'ils furent inhumés le
29 au matin, avec les honneurs militaires, au milieu même de
la bataille, car les obus tombaient encore autour du cimetière.
Des croix portant des inscriptions indiquent les places : le
commandant Gueytat repose au milieu, encadré d'un côté par le
capitaine Olinet, de l'autre par le capitaine Pasteau et le
s/lieutenant Gandois (l'ancien sergent major de votre mari).
Le s/lieutenant Tournié est un peu plus loin. Le 2ème bataillon
était encore au feu le jour des obsèques, nous ne pûmes donc
y assister. Ce n'est que deux jours plus tard Que, ramenés en
arrière pour nous reconstituer, nous pûmes rendre les derniers
devoirs à nos chers morts. Au nom du deuxième bataillon, et
comme ami personnel, je déposais sur la tombe de votre mari
une gerbe de fleurs cueillie par ses soldats.
Je ne puis vous exprimer, Madame,
le chagrin que m'a causé personnellement la mort de votre mari.
C'était un si bon camarade, doux, affable, toujours de bonne
humeur et prêt à rendre service. Quoique ne nous connaissant
que depuis son arrivée à St Yrieix, nous nous étions liés d'amitié,
ayant sympathisé tout de suite et naturellement. Et pendant
les longues marches d'août et septembre, nous avions beaucoup
causé ensemble et échangé nos espoirs. Hélas son heure a bientôt
sonné et la mienne sonnera peut-être bientôt, car cette guerre
est terrible et les officiers paient un lourd tribut. Heureux
ceux qui, comme votre mari, sont frappés brusquement en pleine
action, ne laissant derrière eux que regrets, admiration et
sympathies !
Le médecin major qui a examiné les
blessures de votre mari, m'a dit qu'il a dû être tué sur le
coup, comme le commandant Gueytat d'ailleurs, ils ont été foudroyés.
Je pense que l'on a dû vous faire parvenir les objets trouvés
sur lui, ainsi que sa cantine. Je n'ai pas besoin de vous dire
que je suis à votre disposition pour toute démarche ou tout
autre renseignement dont vous auriez besoin. Soyez courageuse
Madame. Toutes les femmes de France doivent l'être en ce moment
; et, vous, vous avez à élever deux petits Français, dont l'honneur
sera d'être les fils d'un officier mort dans les circonstances
les plus belles, les plus glorieuses. C'est au nom de tout le
deuxième bataillon dont je suis maintenant le chef, que je vous
prie d'agréer, Madame, l'expression de notre plus profonde et
respectueuse sympathie.
PENAVAYRE 63ème Régiment d'Infanterie
secteur postal 90
Tous nos remerciements à Bernard Olinet pour ce document.