Ils y en eut qui, parfaitement conscients
de leur état désespéré, se rendant compte que tout était fini pour eux,
demeuraient serein et dictaient un bref et sommaire testament, en pleine
maîtrise d'eux-mêmes. Pendant qu'ils parlaient d'une voix éteinte, les
touchant, les agrippant en des gestes de spasme affolé, d'autres mourants,
en proie à une frénésie forcenée, livraient un dernier combat contre
un irréel ennemi, bavant, proférant d'incompréhensibles menaces. Et,
couvrant la discordante plainte de tous ces misérables condamnés, exaspérant
encore l'atmosphère de démence de cet effroyable cabanon, le mugissement
de la complexe machine guerrière, qui continuait à malaxer les chaires
et à broyer les os.
Lucien Pitolet- Sept mois de guerre
dans une ambulance Limousine- édition Mercure Universel - Paris/Lille-
1933 - page 167 -
A six heures nous avions entassé
près de 1.500 infortunes dans deux trains et il n'en était guère plus
de sept que déjà de nouvelles victimes en masse compacte, qui ne cesserait
de s'accroître jusqu'à l'heure de notre fuite ce même jour, à six heures
du soir. Français et allemands étaient mélangés et semblablement haves,
hagards, poussiéreux, exténués.
Il en arrivait de tous les coins
de la plaine, isolés ou en groupes, défaillants la plupart, plusieurs
des nôtres tellement déchiquetés par la mitraille, qu'ils mouraient
à leur arrivée.
Lucien Pitolet- Sept mois de
guerre dans une ambulance Limousine- édition Mercure Universel - Paris/Lille-
1933 - page 182 / 183 -
On avait naïvement admis un pourcentage
de 80% au moins de blessures par balles de fusils. Or il arrivait que
les plaies par obus s'élèvent à 75% du chiffre total des traumatismes.
Dès lors, que devenait la théorie
des quelques attouchements à la teinture d'iode avant l'évacuation sur
l'intérieur ? Ce n'étaient que tissus déchirés par les shrapnels, dont
les éclats déchiquetés entraînaient sur les os et les chaires en bouillie
des boues souillées, des poussières microbiennes, des lambeaux d'uniformes
contaminés.
Quand, après trois ou quatre jours
de pestilentiel convoyage dans les cages infectes de wagons à bestiaux,
l'on débridait enfin - dans le tranquille hôpital temporaire de province,
cette sanie cadavérique dont se dégageait la si caractéristique puanteur
des gangrènes, alors on s'apercevait, parmi des gloussements d'effroi
réticent, que le front était une bien vilaine affaire.
Lucien Pitolet- Sept mois de
guerre dans une ambulance Limousine- édition Mercure Universel - Paris/Lille-
1933 - page 190