
Ils découvrent quelques soldats en feldgrau, des cadavres, ils sont
comme eux ; ils ont un visage humain, ce sont des hommes.
Les premiers morts du régiment sont allongés dans les blés murs, les
pantalons rouges inertes, forment comme de monstrueux coquelicots dans
les épis jaunes croustillants. Les officiers relèvent leurs noms avant
de les abandonner sur le terrain on n'a pas le temps de les enterrer.
Les Allemands s'en chargeront par peur des épidémies.
On éprouve beaucoup de difficultés pour évacuer vers l'arrière les
nombreux blessés. Toute la souffrance du monde semble contenue dans
les cris déchirants et atroces qu'ils poussent, ils gémissent, ils pleurent,
ils implorent, ils se débattent, la douleur n'a pas de nationalité,
elle aime toutes les chairs et torture toutes les âmes. Beaucoup ne
supporteront pas le voyage jusqu'au poste de secours et succomberont
avant de recevoir les premiers soins. La traversée du petit cours d'eau
de la Chiers par les Allemands a été retardée jusqu'au lendemain.
Mardi 25, mercredi
26 et Jeudi 27 août 1914 -
La pénible retraite se poursuit jusqu'à la Meuse, les soldats perdent
la notion du temps, les jours ne comptent plus et, demain, c'est l'éternité.
(Extrait
du JMO)
Vendredi 28 août 1914 -
8 heures du matin. Pour empêcher l'ennemi de la franchir, le régiment
est appelé pour renforcer la ligne de défense. Il établit ses positions
à la lisière des bois de Yoncq près du village de la Besace, le village
est vide, les habitants ont fuit la zone des combats, ils forment des
colonnes pitoyables et misérables de réfugiés qui s'égrainent le long
des routes. Les soldats ne peuvent rester insensibles à ce spectacle,
leur haine de l'Allemand en devient palpable, un nouveau combat meurtrier
se prépare près de ce petit village de France, son clocher se dresse
avec orgueil vers le ciel de la province martyrisée comme le plus beau
des étendards. Dans ce contact presque charnel qui les lie avec la patrie,
les hommes sont prêt à se surpasser, ils prennent conscience
qu'ils se battent pour quelque chose de plus grand qu'eux, pour quelque
chose d'essentiel, la survie de la nation et de leur race. Les mâchoires
se serrent, les muscles se contractent, les yeux deviennent durs, la
peur maintient son emprise mais la haine et la colère sont plus fortes.
Pour faire face aux ennemis trop nombreux les soldats du 63e sont
recroquevillés dans les fossés. Pendant trois heures, trois siècles,
la bataille fait rage, le combat est acharné, les efforts plusieurs
fois renouvelés des feldgraus sont repoussés, leurs assauts viennent
se briser sur le feu nourris des mitrailleuses Saint-Étienne et des
claquements secs des fusils Lebel. Ils paraissent innombrables, une
véritable horde, petit à petit ils arrivent à s'infiltrer par
la corne des bois, menacent d'envelopper le régiment. Il faut reculer
pied à pied, le corps à corps devient inévitable, plus le temps
de recharger les fusils, on se défend à la baïonnette, à la crosse de
fusil et aux pelles de tranchées, des cris, des hurlements, des
prières inachevées, et du sang partout.(Extrait
du JMO)
Le deuxième bataillon commandé par le capitaine GUEYTAT résiste
jusqu'au dernier moment avant de se replier pour permettre au reste
du régiment de s'incruster sur une ligne de repli marquée par les hauteurs
boisées de Stonne.
Sans en prendre vraiment conscience eux-mêmes, les hommes du deuxième
bataillon deviennent des héros.
On s'organise et on attend de pied ferme les Allemands qui semblent
fatigués et rendus prudents par les pertes qu'ils ont subit également,
ils laissent passer la nuit sans attaquer les avant-postes de la nouvelle
position.(Extrait
du JMO)
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