
Du samedi 15 avril au mardi 18 avril 1916
Nouvelle préparation d'artillerie, en vue d'une attaque
frontale trois jours de bombardement qui vont en s'intensifiant. Sous
les déflagrations, les éclatements, et les soubresauts la terre n'en
finit pas de gémir. La côte du poivre, les bois de Nawé et d'haudromont
sont violemment pilonnés. Ces bois ne sont plus que des terrains déchiquetés,
parsemés de déchets de toutes natures, aux replis éclaboussés et hachés
de particules de fer. Les troncs d'arbres décapités, de couleur noir-pétrifié
; gisent là comme les dernières reliques d'un monde végétal en perdition.
Les sections sont incrustées au terrain, les oreilles
bourdonnent et la tête est enfoncée dans les épaules. Les hommes sont
figés dans la position du fœtus, geste de protection instinctif et dérisoire
contre l'avalanche d'obus qui ravagent et déchiquettent tout sur leur
passage.
(Extrait
du JMO)
A Verdun la nuit n'existe pas. Il n'y a que des journées
qui, dans leur horreur, se suivent et se ressemblent. Les pilonnages
intensifs succèdent aux pilonnages intensifs, les attaques allemandes
aux attaques allemandes ; le poilu, lui, résiste, encré sur son bout
de terre meurtrie, cramponné à sa glaise. Perdu dans son décor de fin
du monde il défit les lois de la logique et de la raison.
Dimanche 7 mai 1916
Le régiment fait connaissance pour la première fois avec
les gaz lacrymogènes. Moment de fébrilité et d'angoisse mais aucun incident
grave n'est à déplorer ; les nouveaux masques ne donnent plus cette
impression d'étanchéité douteuse que leur inspiraient les anciens et,
de fait ils sont efficaces.

Du mercredi 10 mai au dimanche 14 mai 1916
Depuis leur arrivée à Verdun, les hommes croyaient
avoir tout vu et tout vécu mais ces journées de ravages et de destructions,
dépassent les limites de l'imaginable.
Impossible de lever la tète, les veilleurs tombent les
uns après les autres, ils s'effondrent criblés d'éclats et, sans un
cri, glissent au fond de la tranchée, ils sont aussitôt remplacés
au créneau.
On ne peut se passer d'eux et risquer d'etre débordé
par un imprévisible assaut de troupes allemandes.
La carrière où se trouve l'étroit PC du colonel est copieusement
arrosée, l'abri mugit sous les coups de boutoir mais tient toujours
debout.
Il existe de rares moments d'accalmie quand parfois la
brume matinale tarde à se lever ou, a l'inverse, des moments terrifiants
quand l'ouragan se déchaîne arrachant tout sur son passage (plus particulièrement
entre10 heures et 13 heures puis entre 16 heures et 19 heures ). Dans
ces cas là impossible de bouger d'un pouce.
Même pendant les rares moments de répit le ravitaillement
et les corvées sont difficilement effectués. Des ravitailleurs héroïques
sautent de trous d'obus en boyaux défoncés. Ils risquent la mort à chaque
bond mais arrivent malgré toutes les difficultés, à progresser.
Il y a de la nourriture en quantité suffisante mais,
l'eau potable devient rapidement plus précieuse que les munitions.
(Extrait
du JMO)
Vendredi 26 mai 1916
Un seul mot d'ordre : TENIR
Tenir, encore tenir. Au cœur de l'enfer le seul soutien,
c'est le camarade, ce frère d'armes qui se tient blotti à coté de soi
et qui, de par sa présence, de son martyr partagé apporte le réconfort
face à l'absurdité de son destin.
Les pertes dues aux obus s'élèvent entre le 9 avril et
le 26 mai a 60 tués et 150 blessés.
Les trois bataillons du 63e vont prendre leur repos à
tour de rôle dans les profondes galeries humides de la citadelle ou
des chambres calfeutrées de la caserne Jeanne-d'Arc à Verdun.
Les relèves sont périlleuses, aléatoires et redoutées
car pour rejoindre ou quitter les premières lignes il faut toujours
accomplir des marches pénibles, pliés en deux dans des kilomètres de
boyaux creusés en zigzag étroits, glissants et pilonnés en permanence.