
Quand je regarde cette photo je ne peux m'empêcher de sourire car
ce que j'aperçois maintenant, de l'autre côté des couleurs sépia la
transcende. J'entrevois des hommes ; ils chantent, ils marchent, ils
se plaignent, ils courent, ils pleurent, ils crient, ils souffrent,
ils se dépassent, ils se rebellent, ils se sacrifient.
J'imagine des lieux perdus numérotés et des noms de villages difficiles
à situer sur la carte, des champs de blé mûrs, des trous de terre grasse,
des collines enneigées et des paysages lunaires. Je devine la peur et
le courage, la vie et la mort, la haine et l'amitié, le sang et la sueur,
les larmes et l'espoir.
La découverte du Marius Bonnelle de cette époque là, a été pour
moi une véritable révélation car elle me semblait sans commune mesure
avec l'image de ce pépé tranquille, mangeant sa soupe les yeux doux
et l'air serein que j'ai connu dans mon enfance.
Un pépé qui avait vu tomber au champ d'honneur la plupart de ses
camarades, un pépé qui avait gagné une croix de guerre avec citations,
un pépé qui était revenu physiquement intact de l'enfer. Ce pépé là
pouvait effectivement manger sa soupe les yeux doux et l'air serein,
désormais il connaissait le poids de la mort et le prix de la vie.
Ce que vous avez sous les yeux, c'est un puzzle, un puzzle malheureusement
incomplet de cinquante deux pièces, cinquante deux mois de la vie de
Marius Bonnelle et cinquante deux mois du 63e régiment d'infanterie
de Limoges, cinquante deux mois que je me suis efforcé de retracer et
de regrouper fidèlement dans ce carnet que j'ai écrit pour lui, pour
moi pour nous, et pour ceux qui viendront après.
Pour lui parce ce que à travers lui, nous devons nous souvenir
de ce qu'il a souffert et pourquoi il a souffert. Pour moi parce que
je voulais comprendre l'incompréhensible et saisir l'insaisissable,
pour nous parce que pour beaucoup, nous lui devons d'être là, à
lire ces lignes et puis aussi pour ceux qui vont venir après car repousser
l'oubli, sera plus leur combat, que le nôtre.

Avertissements
Les noms des personnes, des lieux, les dates, mois jours heures
des combats indiqués, la météo, l'équipement, l'armement et la composition
des repas ont été recueillis dans les témoignages laissés par les acteurs
de l'époque et ont été transcris aussi fidèlement que possible.
Les propos et état d'âme prêtés au caporal Bonnelle que vous trouverez
dans cet ouvrage ne sont corroborés par aucun texte ou témoignages et
sont là, uniquement pour permettre de mieux comprendre le contexte dans
lequel il a subi ces événements tragiques et pour essayer de faire revivre
à travers certains passages l'époque et l'environnement dans lesquels
ils ont été vécus.
Je ne désirais pas que ce carnet soit seulement une compilation
aride d'opérations, de dates et de statistiques militaires, mais le
récit vivant d'un gigantesque drame humain où, pendant quatre ans, Marius
à été entraîné.
Ne soyez pas non plus trop surpris de trouver le texte plus souvent
axé sur le 63e régiment d'infanterie que sur Marius lui-même. Cela vient
malheureusement de la pauvreté des sources qui nous restent de lui et
c'est pour cette raison aussi que le sous-titre est, " sur les traces
du caporal Marius Bonnelle " mais, rassurez-vous il est bien là ce petit
poilu de la Creuse et j'espère que vous ressentirez la même émotion
et que vous éprouverez le même plaisir que j'ai ressenti à le découvrir
dans la poussière de craie de Champagne, la terre grasse de l'Artois
et la boue de l'Argonne.
N'hésitez pas a fermer les yeux, laissez courir votre imagination,
vous l'apercevrez comme je l'ai aperçu dans un mélange de tons et de
couleurs qui vont de l'argile au bleu horizon chargeant au son du clairon
pour la défense de la patrie.
Parmi les sources retenues, certains termes sont en argot, l'argot
des tranchées parfois péjoratif vis à vis des Allemands tels les mots
Boches, Bochard etc. … mais pour ne pas trahir ni les textes dont ils
sont tirés ni une certaine vison de l'ennemi que l'on en avait à l'époque
et qui imprégnait pour ainsi dire toutes les couches de la société française,
je les emploie tel quel.
FAURILLON Christian
Automne 2004
*
Sont associés à cet ouvrage pour l'aide souvent précieuse
qu'elles ont apporté à sa réalisation, les familles
BONNELLE, DUBOIS, FAURILLON, MOUTEAU

Cet été là,
Le ciel est bleu, un bleu profond, un bleu d'océan, quelques gros
nuages blancs, lumineux et légers se sont appropriés la ligne d'horizon
sur laquelle se découpent avec précision les toitures de tuiles grises.
L'air sent le foin coupé et les fourrés la framboise mûre, il fait beau
et chaud ce samedi premier août 1914 dans la Creuse, une de ces magnifiques
journées où les façades de vieilles pierres rassasiées de lumière blanche
resplendissent comme des mosaïques byzantines.
Quatre heures de l'après-midi, Marius a levé la tête vers le clocher
de Saint Pierre. Depuis des siècles il est la paisiblement assoupi sur
la butte qui surplombe la Gartempe. La toiture scintille de mille reflets
d'argent sous le soleil brûlant, la cloche de bronze carillonne à toute
volée répondant à celle de Saint-Étienne. Leurs échos remplissent les
rues, glissent entre les marronniers, s'engouffrent sous le préau de
l'école communale et s'élancent à la conquête des environs par la haie
des potagers ouverts sur la campagne. Elles sonnent comme elles n'ont
jamais plus sonné depuis l'invasion de " Foursac " par les Normands
en 846.