
Lundi 19 avril 1915
Sous un effroyable tir de barrage les sections tassées dans les
tranchées de première ligne se préparent à l'assaut, un coup de sifflet
retentit. En tête des sections les gradés de la 5e compagnie s'éjectent
en terrain découvert mais ils ne sont suivis que par une poignée de
soldats, les autres, la grande majorité, n'ont pas bougé, ils refusent
de monter sur le glacis, Voyant que leurs camarades ne suivent pas,
les quelques soldats qui avaient franchi le parapet, reviennent en arrière,
les officiers, le capitaine et les lieutenants, tout en lançant des
jurons, ne peuvent que rebrousser chemin. (Extrait
du JMO)
Les hommes se plaignent en disant que ce n'est pas leur tour de
franchir le parapet, que ce sont toujours les mêmes qui vont au feu
sans tenir compte de leur épuisement.
Sur rapport du lieutenant-colonel Paulmier, le général DE L...
(général divisionnaire) a ordonné de faire un exemple et de faire fusiller
la compagnie entière ! ... Après de pénibles tractations avec le lieutenant-colonel
Paulmier, qui, lui, essayera jusqu'au dernier moment de sauver ses hommes,
il sera décidé de désigner six soldats dans la 5e compagnie et
de les fusiller sur-le-champ pour refus d'obéissance. Ce nombre sera
réduit à cinq grâce au courage du sous-lieutenant Boulant chef de la
4e section, qui s'interposera malgré le risque de sanctions très graves
auxquelles il s'expose. Une deuxième concession sera faite ; celle de
faire passer les soldats désignés devant un tribunal d'exception.
Le général JOFFRE de passage dans le secteur, ayant eu vent de
l'affaire aurait rejeté la clémence et exigé la plus grande sévérité,
menaçant même de retirer son drapeau au 63e pour cette défaillance qu'il
jugeait inadmissible.
Le lieutenant-colonel Paulmier ne peut que s'incliner devant cet
ordre qu'il juge injuste mais, jusqu'au bout, il refusera que le peloton
d'exécution soit composé de soldats du Limousin. On éloigne les vieux
briscards du régiment et, pour composer le peloton d'exécution, on choisi
les nouvelles recrues de la classe 15 qui viennent d'arriver au front
et qui ne connaissent pas les victimes désignées.
Après un simulacre de tirage au sort trois soldats seront désignés,
le caporal Morange, les soldats Baudy et Prébost. La faute impardonnable
qu'on leur reproche : c'est d'être dans le civil des ouvriers affiliés
au syndicat de la C.G.T (la Confédération Générale du Travail a été
fondée à Limoges le 23 septembre 1895).
Le soldat Fontanaud et le soldat Coulon seront semble t'il, quant
à eux véritablement désigné par un tirage au sort de numéro effectué
par les chefs de section, le lieutenant M. et les adjudants D. et C.
Le soldat Coulon sera sauvé in extremis devant la cour martiale pour
avoir suivi une ligne de défense qui impliquait l'irresponsabilité "
simplicité d'esprit ", ligne de défense que ses camarades d'infortune,
trop francs et trop las de ces sacrifices inutiles n'ont pas voulu suivre
malgré les injonctions de leur défenseur désigné, le lieutenant Minot.
Voila pourquoi ce mardi 20 avril 1915 le 2e bataillon du 63e RI
est aligné devant ce petit bois, face à quatre hommes agenouillés qui
ont les yeux bandés. Alors, comment ne pas penser, à la vie, à la mort
et certainement à l'injustice. ?